Après dix ans de surmédiatisation, l’ère des super-patrons s’est achevée cette année, en plein fracas dans la Silicon Valley. Scandales, procès et démissions en série ont eu raison d’un mouvement médiatique qui a inspiré de nombreuses séries, films, livres et a hissé les postes d’ingénieurs et d’informaticiens du bassin de la Baie de San Francisco sur le podium des nouvelles carrières à la mode. 

Après qu’Apple et Microsoft aient marqué le début des festivités dans les années 1990, les réseaux sociaux n’ont fait qu’accélerer la starification des fondateurs des géants de la Silicon Valley. Alors que la stratégie de communication des grandes entreprises se consacrait d’abord uniquement aux professionnels du secteur, l’arrivée de technologies destinées au grand public a changé la donne.

L’arrivée des GAFAM – Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft – et autres géants de l’Internet – comme Twitter et Snapchat – ont savamment mis en scène leurs fondateurs pour donner un côté spectaculaire aux technologies du quotidien. Keynotes et autres événements pour la presse ont sû attiser l’attention des plus grands médias, avec un storytelling très ciselé, proche d’un blockbuster hollywoodien. Le but : créer une histoire unique pour vendre des produits de consommation coûteux. 

Avec une éthique de travail avant-gardiste, les nouveaux géants de la Silicon Valley ont charmé les plus grands ingénieurs du monde grâce à une prise en charge totale : navette de transports, crèches, assurances, congé parental, repas et pressing gratuits… De nombreux avantages extrêmement rares aux Etats-Unis.

Cette année marque un changement radical dans la vallée des idées : avec le scandale de Cambridge Analytica, le piratage de millions de comptes sur les réseaux sociaux, les GAFAM ont du souci à se faire. Nombre de clients en chute libre, accélération du militantisme et nouvelles lois protégeant les internautes sonnent la fin d’une ère. Reportage dans la Silicon Valley.

Steve Jobs : la légende avant les scandales

Quand on pense Silicon Valley aux Etats-Unis, on pense directement à Apple. La success story de Steve Jobs incarne à lui seul le rêve américain : l’aventure d’Apple commence dans un garage en Californie, avant de devenir la plus grande enterprise de biens de consommations technologiques pour grand public de tous les temps.

Le garage de la maison familiale où Steve Jobs a commencé Apple. 

Avec deux blockbusters inspirés de sa vie et sortis respectivement en 2013 et en 2015, Steve Jobs a été incarné à tour de rôle par les acteurs Ashton Kutcher et Michael Fassbender. Nominés au Festival de Sundance en 2013 et deux fois en 2015 pour les Oscars, les deux longs métrages ont mis en lumière l’avènement de celui qui allait révolutionner l’informatique grand public. Asocial, anorexique et psychotique, la description du fondateur d’Apple transmet rapidement l’idée que les inventeurs de la Silicon Valley sont… particuliers. Mais avant la personnalité chaotique et les scandales, Steve Jobs a su avant tout révolutionner un département à la source du succès de ses produits : le marketing.

Avec son look reconnaissable entre mille – jean clair, baskets blanches et col roulé noir, l’américain aux lunettes rondes a su créer l’évènement à chacune de ses présentations. Scène théâtrale, fond noir, ses conférences de presses aux allures de concert de rock ont sû attirer l’attention des investisseurs – ce qui lui a permis de devenir la première entreprise privée trillionaire de l’histoire.

Chaque objet – du Macbook à l’iPhone – a suscité une couverture médiatique internationale, certaines chaînes de télévision retransmettant en direct ses apparitions théâtrales. Tim Cook, nouveau PDG d’Apple en fait souvent l’éloge sur les réseaux sociaux. 

Mais le marketing n’est pas tout. Steve Jobs a révolutionné en profondeur le monde de l’informatique. Il a d’abord lancé les premiers ordinateurs portables Macbook en 1998, qui seront ensuite copiés par son rival légendaire, Bill Gates, fondateur de Microsoft. Son plus grand coup de maître reste l’IPhone, premier smartphone au monde commercialisé en 2007.

Il en propose de nouvelles versions tous les deux ans, créant ainsi l’attente de plusieurs dizaines de millions de consommateurs et révolutionnant le quotidien de milliards d’êtres humains. La marque à la pomme devient un des emblèmes de la réussite dans la Silicon Valley.

Mais en 2010, le scandale de l’usine Foxconn ternit dramatiquement la réputation d’Apple, jusqu’alors plutôt bien préservée. Cette année là, l’usine en Chine, qui regroupe des milliers d’ouvriers logés à côté de l’établissement et travaillant dans des conditions proches de l’esclavage moderne, est visé par la mort de dizaines d’ouvriers.

Ce qui a permis de mettre en lumière les conditions dans lesquelles les IPhones étaient fabriqués. En 2010, les médias se sont alors penchés sur les composants de l’IPhone, dont certains comme le lithium, sont extraits par des enfants et des mineurs dans l’Est de l’Afrique. Un rapport accablant d’Amnesty International publie une enquête fouillée la même année. Les ventes et la réputation d’Apple s’effondrent.

Alors qu’il s’éteint en 2011 en plein scandale, Steve Jobs est remplacé quelques mois plus tard par Tim Cook, un spécialiste des télécommunications. Avec un charisme faible et une mise en scène copiée sur celle de Steve Jobs, Tim Cook ne lance aucun nouveau produit, et surfe sur les inventions du fondateur, laissant la place à Samsung, constructeur informatique coréen, désormais devenu numéro 2 mondial des fabricants de smartphones.

En 2014, le procès d’Oakland oppose Apple à Microsoft et met en lumière les méthodes parfois douteuses d’espionnage industriel de Steve Jobs. Il faudra alors trois ans et demi et le lancement de l’Apple Watch pour que la marque à la pomme regagne en popularité. Mais les casseroles s’enchaînent et la communication ultra-solide que Steve Jobs avait mis en place s’érode.

Il y a quelques mois, Apple admettait que les Iphones seraient programmés pour ralentir au bout d’un an, forçant les consommateurs à acheter de nouveaux modèles – ce qui est un frein aux ventes. Les spécialistes confirment que si la croissance d’Apple a été exponentielle ces dernières années, c’est bien parce que certains pays émergents – notamment en Asie – ont continué à acheter de nombreux modèles d’Iphones. La plupart des pays occidentaux et africains ont désormais tendance à préférer les smartphones Android.

Mais les scandales semblent loin d’être finis. Cette semaine, Foxconn a annoncé sa volonté de s’implanter dans le Wisconsin, suscitant de nombreux questionnements de la part des habitants de la région sur les conditions de travail. 

Facebook : l’avènement de la starification

Si certains pensent que Steve Jobs avait amorcé la “starification” dans le milieu de la high-tech, c’est bien le co-fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, qui en est la figure prédominante.

Le parcours de Zuckerberg a tout d’un film – d’ailleurs, une fiction adaptée de sa vie, “The Social Network”, a battu tous les records aux Etats-Unis et a reçu plusieurs Oscars. La raison ? L’histoire de la création du réseau social avait tous les ingrédients d’un film Hollywoodien. Zuckerberg créée la start-up dans sa chambre d’étudiant à Harvard, déménage dans la Silicon Valley et devient multi-milliardaire. Amoureux éconduit, élève très réservé, il est aujourd’hui une figure emblématique internationale propulsée au rang de “génie de la Valley”.

C’est sans compter le procès intenté par deux anciens camarades de classe, qui accusaient Zuckerberg de lui avoir tout simplement volé l’idée de Facebook que plus tard, on apprendra qu’un de ces co-fondateurs a été remercié, alors qu’il avait contribué à la création du réseau.

Au lieu de se retrancher dans ses quartiers, Mark Zuckerberg comprend alors le poids des médias et lance des campagnes médiatiques sans précédent : ses interviews vont bien au-delà des revues spécialisées, et son point de vue sur de nombreux sujets – intelligence artificielle, conditions de travail, congé parental – font alors la une de la presse et des journaux télévisés.

En 2014, Facebook rachète l’application de messagerie instantanée WhatsApp pour $19 milliards – et ce pour le plus grand bonheur des 55 salariés de cette petite start-up, qui deviennent  tous multi-millionaires.

Le succès et la fabrique à rêves de rachats colossaux ne font qu’asseoir la réputation de Mark Zuckerberg, décidé à créer un empire et à développer une entreprise visionnaire. Ses plus proches collaborateurs sont d’ailleurs triés sur le volet pour leurs excellents choix de carrière ; c’est le cas de Sheryl Sandberg.

 

Sheryl Sandberg est numéro 2 de Facebook. Ancienne Directrice des ventes chez Google, elle est débauchée par Zuckerberg pour la coquette somme de $25 millions. La mort tragique et subite de son mari en 2015, alors qu’ils étaient en vacances, la plonge dans le travail et la rendra non seulement indispensable, mais célèbre par son courage – elle doit alors élever deux enfants – car admirée par l’Amérique. La publication de son autobiographie vient couronner sa carrière. Elle prend alors la parole lors de nombreuses interviews, et grâce à Facebook, elle lance de nombreux programmes pour aider les jeunes filles dans des carrières informatiques.

Car avec Facebook et la révolution du “storytelling”, c’est aussi tout l’état d’esprit du secteur informatique et des nouvelles technologies qui prend un tournant radical : Facebook propose même depuis 2014 à ses employées de congeler leurs ovocytes, afin d’attirer les meilleurs talents du pays et d’ailleurs.  

Au-delà de son “empowerment”, Sheryl Sandberg devient également une inspiration pour Mark Zuckerberg : comment raconter au mieux son succès et promouvoir son entreprise, tout en y ajoutant des parties de son histoire personnelle ?

Mark Zuckerberg lors de sa tournée aux Etats-Unis.

Pour le PDG du réseau, cela ne fait plus un doute : pour prouver sa crédibilité, Mark Zuckerberg doit battre la campagne. En 2017, il décide de sillonner pendant un an les Etats-Unis, à la manière d’un François Mitterrand ou d’un Jacques Chirac “près du peuple”. Début 2017, il annonce qu’il visitera les 50 états des Etats-Unis au cours de 52 semaines.

Alors qu’on le connaît hyper-connecté et très urbain, Zuckerberg décide alors de partir dans les coins reculés du pays, pour montrer à quel point les nouvelles technologies peuvent aider tous les secteurs, même agricole et sidérurgique. Il invite un journaliste du New York Times à illustrer son voyage ; certains y voient même des ambitions politiques.

La réaction du public américain fut très mitigée, contrairement aux attentes du PDG du plus grand réseau social. Les journalistes le trouvent trop populiste et manquant de finesse.

Malgré tout, la presse américaine salue sa rencontre avec des personnes souffrant d’addiction aux opioïdes, en pleine recrudescence aux Etats-Unis. Time Magazine en fait sa une un an plus tard.

De retour dans la Silicon Valley et quelques mois plus tard, Zuckerberg présente une nouvelle fonctionnalité de Facebook après le rachat d’Oculus Rift pour la coquette somme de $3 milliards.

Facebook Spaces permet aux utilisateurs de se promener virtuellement dans n’importe quel endroit du monde… Mais la présentation est un flop. Alors que Mark Zuckerberg dit présenter une vision “humanitaire” de Porto Rico, alors totalement ravagé par un ouragan causant la mort de milliers de personnes, le message commercial de “Facebook Spaces” est très mal accueilli par le public et reçoit une très mauvaise presse.

L’année s’achève sur un grand succès malgré tout pour l’entreprise, qui atteint plus de 2 milliards d’utilisateurs dans le monde.

 

Quelques mois plus tard, Mark, Zuckerberg devra faire face au plus grand scandale high tech jamais exposé par la presse. Violations de la vie privée des utilisateurs, piratages massifs de plusieurs réseaux sociaux, vies privées décadentes des grands patrons de la high tech : 2018 sonne la fin des super-patrons.

La high-tech exposée de “Brotopia”

Tout commence par un livre. Intitulé “Brotopia”, ce livre écrit par un journaliste spécialiste de la high-tech de la Silicon Valley, raconte l’envers du décor de la Baie de San Francisco.

Sexisme, propositions à la #metoo et orgies se déroulent sans impunité dans un monde extrêmement masculin. Car malgré les efforts annoncés par Facebook pour embaucher des femmes, un rapport indépendant a condamné plus de dix géants du secteur le mois dernier.

Selon Emiliy Chang, l’auteure de Brotopia, la Silicon Valley ne serait guère plus accueillante que Wall Street, malgré l’image que les patrons aiment se donner. L’article qu’elle publie dans Vanity Fair en février éclabousse de nombreux responsables, et avec eux leurs utilisations de drogues, parfois allant à l’encontre de certaines invitées. Le livre, qui sort quelques mois après le scandale #MeToo, fait fureur et ne fait qu’amorcer une longue descente pour “les frères” (“Bros” en anglais) de la tech.

Harcèlement sexuel, comme Mike Cagney ou encore les fréquentations hollywoodesques d’Elon Musk, le fondateur de Tesla et SpaceX défraient la chronique cet été.

Quand la réputation de Tesla part en fumée

Charismatique, visionnaire, cultivé… Elon Musk, le fondateur de Paypal a mis plusieurs dizaines d’années avant de se “marketer” comme Mark Zuckerberg. Au début des années 2000, l’australien installé en Californie accorde plusieurs interviews sur son projet SpaceX. L’objectif : créer des colonies sur la planète Mars et permettre aux plus riches de s’installer sur une exo-planète pour une durée indéterminée. L’idée séduit les médias, et malgré de nombreux détracteurs, Elon Musk fervent de Twitter et d’Instagram, utilise les réseaux sociaux.

Son objectif ? Devenir le Richard Branson de l’espace – et le devancer en la matière. 

Avec un humour très pointu et une personnalité charismatique, Elon Musk sait convaincre. Son entreprise de voitures, Tesla, affiche des records pour ce trimestre : son Model 3 est la voiture électrique la plus vendue au monde.

Mais comme tous les génies, Elon Musk a un petit grain de folie qui ne passe pas inaperçu et a tendance à déplaire – surtout à certains de ses investisseurs. Ce qui pourrait lui coûter cher dans les prochains mois.

En mars dernier, le crash causant la mort d’une personne conduisant l’une de ses voitures a suscité l’inquiétude de ses investisseurs. En juin, il annonce des départs forcés et de possibles licenciements. En juillet, alors qu’il propose d’apporter son aide pour sauver des enfants coincés dans une grotte en Thaïlande, il insulte l’un des sauveteurs sur son compte Twitter, le traitant de pédophile. La sur-communication d’Elon Musk en fait un homme dangereux pour l’entreprise : alors qu’il annonce sur son compte Twitter qu’il veut privatiser Tesla et vendre chaque action à $420, sa richesse personnelle s’accroît d’un milliard de dollars… Mais deux mois plus tard, on le voit boire de l’alcool et fumer de la marijuana lors d’une émission de radio filmée et retransmise en direct sur Internet.

Une anecdote qui n’est pas passée inaperçue auprès des actionnaires d’une de ses entreprises qui n’approuvent pas vraiment son hobby préféré. Le mois dernier, l’action Tesla a chuté en bourse au plus bas depuis un an à -11% en moins d’un jour.

Depuis, Musk soigne ses apparitions. Il y a trois semaines, il annonçait en grandes pompes le nom du premier touriste dans l’espace – un japonais qui a loué toute la navette et a lancé un concours international pour inviter des artistes du monde entier.

Alors que l’image de ces grands patrons a été ternie, c’est l’éthique même de ces entreprises qui a été vivement critiquée au cours des derniers mois.

Nous vous en parlions il y a quelques semaines : des employés des GAFAM étaient même en grève aux Etats-Unis – une première – pour dénoncer un programme développé par Microsoft, dont l’objectif était de surveiller les immigrés clandestins sur le territoire américain à l’aide d’intelligence artificielle.

Entre scandales, espionnage industriel et exploitation des données des internautes, les super-patrons ont pris du plomb dans l’aile.

Taxes et scandales en tous genres

Cette semaine, c’est le chanteur britannique Ed Sheeran qui a dénoncé les géants de l’Internet : l’année dernière, il aurait payé plus d’impôts que Starbucks et Amazon sur le territoire britannique. Alors que l’artiste a payé plus de £5,29 millions, Amazon n’en a déboursé que £4,5 millions.

 

En effet, il a payé plus d’un million de livres en générant £27 millions, alors qu’Amazon aurait dégagé plus de £2 milliards.

L’évasion des fiscale des GAFAM agace ; la Commission Européenne a tenté, tant bien que mal, de mettre fin aux privilèges fiscaux des géants de l’informatique, qui, pour la plupart, ont enregistré leurs sièges sociaux en Irlande, pays européen où les taxes sont le moins élevées.

Pour le moment, aucune loi n’a été votée pour “sanctionner” ou forcer les entreprises de la high-tech à payer davantage de taxes sur le territoire européen. Selon un article de la Tribune récemment publié, ce projet de taxe fait des mécontents au sein même de l’UE : alors que la majorité des pays s’expriment en faveur du projet de loi sur la trinité providentielle des GAFAM, le Luxembourg, Malte et l’Irlande y sont fortement opposés. La Suède, la Finlande et le Danemark veulent également y modifier certaines conditions. Les ministres de ces trois pays se sont notamment opposés au projet de loi présenté le 1er juin dernier devant la commission, alors que la taxe devrait être mise en vigueur dès la fin de l’année.

Selon les estimations de Pierre Moscovici, Commissaire européen aux Affaires économiques, la taxe pourrait générer entre 5 à €8 milliards pour le budget européen. Selon l’économiste avéré, cette somme est “substantielle”, et risquerait d’éloigner les investisseurs, plus que de les attirer. Avec les marchés asiatiques et africains en pleine progression, l’Union Européenne s’inquiète de son attractivité. Si l’Europe semble abdiquer sur le projet de la taxation des GAFAM, c’est sûrement par peur d’un bras de fer contre les Etats-Unis, puisque toutes ces entreprises sont américaines, comme le rappelle une tribune de l’économiste Olivier Passet dans une vidéo sur Youtube.

Alors, qu’attendre des GAFAM en termes d’emploi, si ce n’est en termes de revenus ? Ce lundi 15 octobre, la France a présenté un nouveau plan intitulé “IA 2021”, pour encourager les pays du monde entier à investir en France pour développer leur intelligence artificielle, comme Facebook, qui a ouvert son département principal à Paris.

Alors que de telles initiatives voient le jour et que les GAFAM positionnent leur stratégie vantant les bienfaits des réseaux sociaux, c’est parce qu’il y a une raison : Facebook, Google, et autres réseaux sociaux ont vu leur réputation éclaboussée plus d’une fois au cours de ces derniers mois.

L’affaire est tellement conséquente que Wikipédia y consacre une page. C’est dire. Le scandale de Cambridge Analytica commence quelques mois après l’élection présidentielle de Donald Trump.

Une vidéo en caméra cachée, filmée par un journaliste britannique, prend en flagrant délit les décisionnaires de Cambrdige Analytica, avouant que les informations de plus de 50 millions d’américains ont été utilisées à des fins commerciales. Les fondateurs de l’entreprise avouent biaiser l’information de leurs feeds pour aller dans l’intérêt de leurs clients: partis conservateurs et républicains font appel aux services de la compagnie lors de l’élection présidentielle aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni lors du référendum pour le Brexit… Sans oublier les élections législatives en Inde en 2014.

L’opinion publique se rend compte alors que les réseaux sociaux ont un impact direct sur la vie politique, lorsque ceux-ci ne sont pas bien protégés et l’affaire prend un tournant historique. Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, est sommé de s’expliquer devant le Sénat, la plus haute chambre parlementaire des Etats-Unis.

Ses explications, filmées et retransmises en direct à la télévision américaine, suscitent beaucoup de réactions dans l’opposition : pour de nombreux américains, l’élection a été truquée.

Même émoi chez les Britanniques, où le parti de l’opposition accuse, lui aussi, les conservateurs d’avoir payé Cambridge Analytica pour “acheter” le non, tout en niant et refusant de mener investigation au sein même du parti.

La semaine dernière, une faille de sécurité dans le code de la plateforme aurait permis à des pirates informatiques de voler les données de plus de 50 millions d’utilisateurs (à lire, article d’Alvexo publié le 11 octobre sur ce sujet ).

Cette semaine, Facebook accuse encore le coup avec un article choc publié par le Wall Street Journal, qui révèle que le réseau social aurait vendu des données incorrectes aux entreprises payant pour poster des vidéos publicitaires. Le quotidien explique dans son édition du 16 octobre 2018 que Facebook était déjà au courant de cette faille depuis 2016, mais n’aurait songer à remédier au problème que récemment. Aucun commentaire n’a été formulé par la direction pour l’instant.

Les autres GAFAM ne sont pas à l’abri. En juillet dernier, Google a dû payer une amende de €4,34 milliards pour avoir favoriser la vente de ses produits – causant ainsi une concurrence déloyale.

En réaction à ces machines ultra-puissantes qui façonnent une nouvelle réalité, en France la presse s’unit même contre les GAFAM pour demander une redevance de la part des sites d’informations – dont Google Actualités – qui relaient le contenu de la presse française, sans les rémunérer et tout en générant des publicités dont seul les géants de l’Internet profitent. Cette union compte pour le moment plus de 10 000 journalistes.

Cette initiative d’une demande de droits d’auteurs d’un nouveau genre a notamment été saluée par Emmanuel Macron, qui a encouragé le Parlement Européen à passer cette loi.

L’avènement des fake news

Une chose est sûre : après dix ans d’existence, les réseaux sociaux ont marqué l’avènement d’un nouveau genre de journalisme : celui des “fake news”, d’actualités fausses. Longtemps reléguées aux forums négationnistes ou conspirationnistes, les fake news – des articles montés de toutes pièces sur des évènements qui n’ont pas existé – ont envahi les réseaux sociaux, dont la responsabilité a été mise en question par un grand nombre.

Pour Tristan Harris, ancien ingénieur chez Google, “les réseaux sociaux finissent par construire une réalité sociale alternative. Cela pose des problèmes de santé publique, notamment chez les plus jeunes”, explique t-il au Figaro. Pire encore,  pour lui, les réseaux sociaux “ont tendance à mettre en avant les comportements extrêmes, ce qui pose un problème démocratique, car cela influence l’opinion”.

De faux attentats en passant par le décès de personnalités très connues (dont Jean-Marie le Pen), les fake news ont mis en lumière l’émergence de nombreux sites internet pro-russe, dont Spoutnik ou Russia Today, qui ont depuis lancé leurs propres versions françaises et ont embauché des journalistes renom afin d’attirer le grand public.

RT a par exemple fait appel au libéral Frédéric Taddeï, dont l’embauche a sonné comme une surprise dans le milieu du journalisme. La stratégie du journaliste ? Expliquer qu’il passe sur une chaîne pro-Poutine pour expliquer qu’on censure l’information dans les grands médias en France… Et il fait la risée de ses invités, dont la popularité baisse également.

Les grands médias ripostent d’ailleurs – Libération créé Checknews, et Le Monde crée “les décodeurs”, deux rubriques où les lecteurs peuvent librement poser leurs questions au journalistes de la rédaction pour qu’ils vérifient une information sur l’actualité.

De son côté, Twitter promet de supprimer tous les comptes faisant appel à la haine – les “trolls” – pour éradiquer le harcèlement en ligne. Facebook suit cette dynamique, et promet davantage de transparence dans ce sens. Pour s’assurer que les GAFAM prennent la bonne direction, la Californie et l’Union Européenne ont voté des lois les en obligeant.

De nouvelles lois

Adopté par le Parlement Européen en avril 2016 et mise en application en mai dernier en France, le Règlement général sur la protection des données, ou le RGPD, met à jour la protection des données des utilisateurs.

Comme l’explique l’amendement, le RGPD est “obligatoire dans tous ses éléments et directement applicable dans tout État membre”, positionnant l’Union Européenne au premier rang des défenseurs des droits des consommateurs et des utilisateurs des réseaux sociaux.

Pour beaucoup, cet avènement de la monopsie pose un vrai problème d’éthique : si seulement quelques entreprises possèdent la majorité des informations sur les habitants d’un pays, comment peut-on s’assurer des bonnes intentiones de celles-ci ? Après le scandale de Cambridge Analytica, la loi RGPD propose à n’importe quel utilisateur de refuser l’extraction de ses données personnelles, mais également de savoir quand il est enregistré ou écouté.

Cette loi historique semble avoir une répercussion dans l’état qui abrite la Silicon Valley : la Californie. Plus tôt cette année – le “Golden State” a passé une loi protégeant les consommateurs et les internautes. Intitulée le California Consumer Privacy Act, la loi permet à un client de refuser d’être enregistré lorsqu’il appelle le service client, ou bien de refuser que ses informations soient utilisées par des parties tierces sur internet. Une nouvelle qui a ravi les 40 millions de californiens, tous bien décidés à mieux protéger leurs données.

Alors que la CCPA et la RGPD semblent aller dans le sens des consommateurs, d’autres alternatives anti-GAFAM fleurissent. De l’équipement éthique aux sites de recherche moins biaisés, voici un aperçu des Robin des Bois de l’internet.

Des alternatives aux GAFAM ?

Grâce aux nouvelles technologies, de nombreuses entreprises proposent de nouvelles alternatives aux GAFAM :

Fairphone, le smartphone éthique

Pour les smartphones, les alternatives éthiques et écologiques sont encore très peu nombreuses, et Fairphone a sû se faire un nom : avec des composants uniquement recyclés ou extraits par des adultes payés avec des salaires équitables, la marque de smartphone fait la différence avec Apple, puisque les téléphones sont assemblés dans des usines qui respectent les travailleurs, loin de l’esclavagisme moderne du sous-traitant Foxconn. Seul hic : il faut attendre plusieurs mois avant de recevoir son téléphone, et l’interface n’est disponible sur pour Android.

 

Le Même en Mieux, pour contrer Amazon

Fatigués de voir leurs amis déserter les librairies, cinq amis Bordelais ont décidé de créer “Le Même en Mieux”, un bouton à installer sur son navigateur qui propose à l’utilisateur en train de surfer sur Amazon, un produit similaire à ce qu’il est sur le point d’acheter – mais dans une version plus éthique et plus écologique. Mêlant comparateur de prix et guide d’achat, les experts recommandent ce bouton pour tous ceux qui veulent changer leurs habitudes.

 

Ecosia : le prochain Google ?

Enfin, comment changer d’habitude si on ne commence pas, d’abord, à changer de moteur de recherches ? Ecosia, qui vient de fêter son millionième utilisateur, a déjà planté presque 40 millions d’arbres. En reversant une partie de ses bénéfices à son association, Ecosia permet de reforester la planète, luttant ainsi contre le réchauffement climatique.  

 

Facebook : bientôt la fin ?

Alors que les alternatives fleurissent, certains experts se penchent sur une question beaucoup plus radicale : et si les années 2020 ammenaient avec elles la fin des réseaux sociaux ?

Avec des scandales en série, Facebook a enregistré une forte hausse de suppression de comptes – même si le chiffre reste discret, l’on sait que l’entreprise a eu des réunions de crise à ce propos après l’Affaire Cambridge Analytica.  

La semaine dernière, Facebook a même doublé le délai pour supprimer son compte personnel – passant de deux semaines à un mois. L’objectif : retenir les utilisateurs, même si la confiance semble, après tant d’affaires, érodée pour de bon.

De plus, un rapport de l’ONU précise que l’utilisation des réseaux sociaux fait consommer beaucoup d’énergie à la planète – et serait donc néfaste au changement climatique. Une bonne raison de se déconnecter pour de bon.  

A noter : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Alvexo