Pourquoi devrions-nous prendre le temps de savoir pourquoi le mouvement des Gilets jaunes perdure ? La réponse est que la France est depuis plus de deux siècles le modèle classique de l’innovation sociale et que ce mouvement social inédit a une énorme portée internationale. Les Gilets jaunes ont déjà réussi à briser le mythe capitaliste de la «démocratie représentative» à l’ère du néolibéralisme. Leur soulèvement a révélé les mensonges et la violence du gouvernement Macron, ainsi que la duplicité d’institutions représentatives telles que les partis politiques, les syndicats bureaucratiques et les principaux médias.

Un mouvement inédit en France

Les Gilets jaunes représentent la première fois dans l’histoire qu’un mouvement social spontané et auto-organisé tient bon pendant six mois en dépit de la répression, tout en conservant son autonomie, en résistant à la récupération, à la bureaucratisation et aux scissions sectaires. Résistant à la répression gouvernementale à grande échelle et à la propagande ciblée, il constitue une alternative réelle et humaine à la déshumanisation de la société sous le règne du «marché» capitaliste.

Il y a six mois, le 17 novembre 2018, les Gilets jaunes débarquaient littéralement de nulle part. Des unités locales autonomes surgissaient dans toute la France, telles des champignons, des manifestations sur les ronds-points et des barrières de péage, défilant tous les samedis en ville, y compris à Paris. Mais contrairement à toutes les révoltes précédentes, elle n’était pas centrée sur Paris uniquement. Le sol humide de novembre à partir duquel ces colères ont germé était la frustration quasi universelle des Français face à la faillite des syndicats de s’opposer efficacement à l’imposition selon Macron, du rouleau compresseur à vapeur de ses «réformes» historiques, bref, un néo inflexible au programme libéral de réduction des avantages, des droits des travailleurs et de la privatisation ou de la réduction des services publics, tout en éliminant le soi-disant impôt sur la fortune destiné aux pauvres.

Une révolte qui vient de loin

La cause initiale de cette gronde spontanée était de protester contre une taxe inéquitable sur le carburant (justice fiscale), mais les revendications des Gilets jaunes se sont rapidement étendues pour y inclure le remaniement des services publics (transports, hôpitaux, écoles); une hausse des salaires et des allocations de retraite, des soins de santé pour les plus démunis, mais aussi la condition agricole, des médias libérés du contrôle des élites, et, chose remarquable, une démocratie participative. En dépit de leur tactique perturbatrice, les Gilets jaunes devinrent d’emblée très populaires auprès de la classe moyenne (approbation à 73%), et ils le sont toujours, malgré six mois d’épuisantes occupations de l’espace public, de violentes manifestations hebdomadaires et d’une propagande diffamatoire contre eux.

Fatigués de mensonges, trompés, manipulés et méprisés, les Gilets jaunes ont instinctivement refusé dès le début d’être instrumentalisés par les institutions corrompues «représentatives» de la démocratie capitaliste – y compris les partis politiques, les bureaucraties syndicales et les médias (monopolisés par des milliardaires et subventionnés par le gouvernement). Jaloux de leur autonomie, concept que les intellectuels radicaux explorent depuis des années, les Gilets jaunes ont évité les «dirigeants» et les porte-parole, même dans leurs propres rangs, et apprennent même très progressivement à se fédérer et à négocier leur convergence avec d’autres mouvements sociaux.

Dès le début, les rassemblements non autorisés des Gilets jaunes ont été réprimés massivement par la police : gaz lacrymogènes, flash-balls, passages à tabac, 10 000 arrestations, comparution immédiate, peines sévères pour des infractions mineures. Le gouvernement Macron vient d’adopter une nouvelle loi «anti-vandalisme» rendant pratiquement impossible toute manifestation légale. La république française néolibérale orthodoxe de Macron est sans doute devenue aussi répressive que les régimes «populistes» de droite polonais, hongrois et turcs, de l’opposition nationale.

Puisque les Gilets jaunes n’ont pas de porte-parole reconnu, la propagande gouvernementale, encouragée par les médias, a les mains libres pour les déshumaniser afin de justifier un comportement inhumain. Emmanuel Macron a d’abord fait semblant d’ignorer leur colère, puis a tenté de les acheter avec quelques mesures pour ensuite les dénoncer comme “une foule haineuse.” Dans la réalité, les Gilets jaunes sont en majorité des personnes d’âge moyen à faible revenu, avec des familles habitant la France. Pourtant, pour Macron et les médias, ils constituent un complot infaillible de l’extrême droite et gauche qui menacent la République.

Elections européennes : le jour d’après

La crise en France est loin d’être terminée. L’objectif déclaré des Gilets jaunes est d’arrêter la France et d’imposer un changement par le bas. Les élections européennes cette semaine risquent de confirmer une tendance populiste venue du fin fond de la révolte.

De nombreux populistes d’extrême droite considèrent les élections comme un baromètre de la colère et de l’aliénation de l’Europe et comme leur meilleure chance depuis des années d’étendre leur pouvoir à Bruxelles, siège de l’Union européenne. Les populistes ne devraient pas remporter le plus grand nombre des 751 sièges du Parlement, sans parler d’une majorité, mais les analystes prédisent une percée électorale majeure qui perturbera à coup sûr la politique européenne.

 A lire aussi : Gilets jaunes : à Paris un préfet limogé et des quartiers “pacifiés”

 

A noter : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Alvexo