Poids lourd de l’agrochimie, Monsanto affichait un chiffre d’affaires de $13 milliards en 2016 et contrôlait 25% du marché mondial des herbicides. Son produit phare ? Le glyphosate, un désherbant puissant mais controversé, commercialisé sous la marque RoundUp.

Le 10 août dernier, Monsanto a été condamné à verser $290 millions à Dewayne Johnson, un jardinier dont le cancer aurait été causé par une exposition répétée au Roundup.

Le grand perdant de l’affaire, c’est le groupe allemand Bayer qui vient de signer le rachat de Monsanto pour $63 milliards. Malgré l’annonce d’un appel de la condamnation, les investisseurs ont été pris de panique face aux 8000 procédures en cours contre Monsanto aux États-Unis. Sans surprise, Bayer a dévissé en bourse.

  • Monsanto doit payer $290 millions à un américain qui aurait contracté un cancer après avoir utilisé le Roundup.
  • Herbicide le plus utilisé dans le monde, Roundup est le produit phare de Monsanto. Il contient la substance controversée, le glyphosate.
  • En juin 2018, Monsanto été racheté par le groupe Allemand Bayer pour $63 milliards.
  • Après le verdict californien, l’action Bayer a perdu jusqu’à 14%, à 80,37%, un niveau jamais atteint depuis 2013.

Les déboires s’enchaînent pour Monsanto

Procès à 290 millions de dollars

Le 10 août 2018, après huit semaines de procès et trois jours de délibérations, un tribunal californien a condamné Monsanto à verser $289 millions d’indemnités à Dewayne Johnson, un jardiner américain. Le géant des herbicides ne l’aurait pas informé quant aux dangers liés à l’utilisation du Roundup, produit qui serait à l’origine de son lymphome non hodgkinien, un cancer incurable du système lymphatique.

Les jurés ont conclu que Monsanto avait “agi avec malveillance”, et que ses herbicides “avaient considérablement contribué au cancer du plaignant”. Dewayne Johnson avait attaqué Monsanto en 2016, après un diagnostic lui donnant seulement deux ans à vivre.

Il s’agit d’une première en la matière : Dewayne Johnson est le premier américain à bénéficier d’une procédure judiciaire contre Monsanto avant son décès. Si les premiers soupçons quant au glyphosate remontent à 1984, Monsanto n’avait jamais été condamné à ce sujet.

Effet boule de neige coûteux

Cette amende historique devrait faire jurisprudence et faire évoluer la réglementation. Aux États-Unis, plusieurs milliers de procédures judiciaires visent déjà Monsanto. Les investisseurs sont inquiets : si chaque procès perdu par le groupe coûte $250 millions, la facture va rapidement s’alourdir. D’après les analystes, cette dernière pourrait atteindre $10 milliards.

Monsanto tente de rassurer en affirmant que “800 études scientifiques ainsi que l’agence américaine de la protection de l’environnement et autres autorités de régulation dans le monde ont garanti que le glyphosate ne causait pas de cancer”. Bayer a pris la parole à son tour avec le même discours, déclarant que “le glyphosate est sûr et non cancérogène”.

Quel avenir pour le Roundup ?

Depuis que son brevet est tombé dans le domaine public en 2000, le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé sous diverses marques à travers le monde. Aux États-Unis, le composé est légal sous sa marque la plus connue, Roundup, commercialisé depuis 1976.

Du côté de l’Europe, l’utilisation du glyphosate a été autorisée pour 5 ans en 2017. En France, le gouvernement a promis que le glyphosate “serait interdit dans ses principaux usages d’ici 2021, et pour tous les usages d’ici cinq ans”.

Ce qu’on sait déjà, c’est que l’interdiction du glyphosate n’empêchera pas les agriculteurs d’utiliser des désherbants : selon l’institut IPSOS, 3 agriculteurs sur 4 estiment que les les herbicides fabriqués à base de glyphosate sont indispensables à leur activité, tandis que 90% d’entre eux déclarent remplacer le glyphosate par un autre produit chimique en cas d’interdiction.

Bayer boucle le rachat de Monsanto

Obligation de protéger la concurrence

Après avoir lorgné plusieurs années sur ses semences OGM capables de résister aux pesticides les plus puissants, Bayer a bouclé le rachat de Monsanto en juin 2018 pour $63 milliards. Le 21 mars, la Commission européenne avait déclaré “autoriser le rachat sous certaines conditions”.

Selon la Commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager, cette nouvelle entité serait “l’acteur le plus important au niveau mondial sur les semences et les pesticides”. Le groupe issu de la fusion étant voué à contrôler 25% du marché mondial des semences et pesticides, la Commission européenne a exigé de Bayer plusieurs concessions pour protéger la concurrence.

Ainsi, Bayer s’est engagé à vendre son secteur semences, OGM ainsi que son organisation de R&D à un acheteur “approprié” qui n’opèrerait pas dans ce domaine actuellement. Ces secteurs à 6 milliards devraient être rachetés par une autre multinationale allemande, BASF, sous réserve d’un accord de la Commission.

Au vu de toutes ces précautions pour protéger la concurrence et éviter les monopoles, on peut se demander quelles sont les économies d’échelles pour Bayer dans ce rachat ?

Disparition du nom “Monsanto”

Bien évidemment, c’est le nom “glyphosate” associé à Monsanto qui pose problème dans cette opération de rachat. Pour cette raison Monsanto, également appelé “Monsatan” ou “Mutanto” par ses détracteurs, est voué à disparaître dès son intégration à Bayer. Le groupe allemand espère échapper à l’hostilité générale en abandonnant le nom tant décrié après le rachat.

Cependant, les semences et produits phytosanitaires resteront les mêmes et ce changement aura peu de conséquences dans l’industrie. En effet, les entreprises et agriculteurs connaissent déjà les produits. Le plus gros enjeu pour Bayer sera de redorer sa propre image, déjà écornée par le passé.

Si le groupe est essentiellement connu pour l’aspirine, il a un passé sulfureux : production de gaz de combat mortel durant la première guerre mondiale, zyklon B pendant la seconde guerre mondiale, et des produits contaminés au HIV dans les années 1980, autant d’affaires qui nuisent à sa réputation.

Décote potentielle pour Bayer

À en croire l’analyste financier Michael Leacock, les investisseurs voient d’un très mauvais oeil le mariage Bayer-Monsanto, à tel point que l’allemand pourrait se voit infliger une “décote substantielle”. Alors que Bayer devait déjà débourser 884 millions pour ses propres procédures, les ennuis judiciaires de Monsanto n’arrivent pas au bon moment.

En 2001, Bayer était déjà sous le feu des projecteurs lorsque son médicament anticholestérol Lipobay/Baycol avait été retiré du marché après le décès de plusieurs patients. À l’époque, les procès avaient coûté plus de $4,2 milliards. En 2017, Bayer affichait déjà $277 millions de provisions pour ses frais judiciaires. Après le rachat de Monsanto, cette somme a déjà été engloutie.

Le cas du glyphosate

Qu’est-ce que le glyphosate ?

Le glyphosate est ce qu’on appelle “un herbicide total et non sélectif”: il s’agit d’un composé chimique d’une grande efficacité pour tuer les herbes empêchant le développement des plantes cultivées, telles que les céréales, le colza ou encore le maïs.

Il est principalement utilisé par les agriculteurs : dans le cas où les cultures contiennent trop de mauvaises herbes, elles sont refusées au moulin et considérées comme invendables. Utilisé en très faibles quantités, le glyphosate permet la “conservation des sols”.

Il s’agit d’une “troisième voie agricole” qui régénère la matière organique présente dans les sols. Le glyphosate est très peu onéreux, ce qui permet d’abaisser les prix de revient de la production.

Commercialisé depuis 1995

En 1976, l’herbicide Roundup est lancé sur le marché, et Monsanto arrive à la conclusion suivante : lorsqu’on utilise trop d’herbicide, on tue à la fois les mauvaises herbes et les cultures. Le groupe répond à ce paradoxe en créant des plantes cultivées modifiées génétiquement pour résister au glyphosate. Ainsi dès 1995, Monsanto commercialise trois semences génétiquement modifiées pour résister au Roundup : le soja, le colza et le coton, sous la marque Roundup Ready.

Après la préemption du brevet sur le glyphosate en 2000, Monsanto décide changer de stratégie et de breveter le vivant. Dans les années 2000, le groupe poursuit en justice des centaines d’agriculteurs qui auraient utilisé ses semences transgéniques de manière illégale. Son argument est infaillible : la firme détient des droits à la propriété intellectuelle sur ses semences.

Grâce à cette tactique agressive, Monsanto contrôle alors 90% du marché des OGM. A coup de multiples rachats d’entreprises, Monsanto devient en une quinzaine d’années une société de biotechnologie à part entière. Le Roundup est devenu son produit phare et l’herbicide le plus utilisé au monde avec 25% du marché mondial des herbicides.

Le glyphosate, cancérogène selon l’ONU

Les études scientifiques sur la dangerosité du glyphosate sont contradictoires. Si le PDG de Bayer et l’Agence américaine pour l’environnement (EPA) affirment qu’il est inoffensif lorsque “utilisé avec précaution”, l’ONU doute de ces conclusions.

Le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer) a publié en 2015 une étude qualifiant le glyphosate de “probablement cancérigène pour les humains“. D’autres études affirment que le glyphosate est “potentiellement tératogène”, c’est-à-dire responsable de malformations fœtales.

Quelles solutions de remplacement ?

Afin d’obtenir le même effet chimique qu’un litre de glyphosate, 3,5 litres d’un antidichotylédone et 4 litres par hectare d’un antigraminée sont nécessaires. Cela implique de passer le tracteur dans le champ deux fois au lieu d’une.

Il est également possible de couvrir les sols autour de la plante afin d’étouffer les mauvaises herbes, mais cela peut se faire sur des surfaces limitées uniquement.

Enfin, les agriculteurs peuvent recourir à des outils de désherbage mécaniques, dont l’utilisation demande plus de temps, de personnel et de carburant. En bref, toutes ces solutions alternatives augmentent les coûts de revient de la production et abaissent la compétitivité face aux produits importés.

Et en Europe ?

Bruxelles autorise le glyphosate pour 5 ans

En Europe, l’autorisation actuelle du glyphosate devait initialement s’achever à la fin du mois de décembre 2017, la Commission européenne essayant par tous les moyens d’interdire pour de bon l’herbicide. Mais après deux années de débats houleux, les États membres ont décidé de justesse de renouveler la licence pour cinq ans, mettant en avant l’aval de ses agences scientifiques.

L’Agence Européenne de Sécurité Alimentaire (EFSA) et l’Agence Européenne des Produits Chimiques (ECHA) n’ont pas classé le glyphosate comme un élément cancérigène. Mais la communauté scientifique et les ONG ont haussé le ton. Selon eux, l’EFSA s’appuyait sur des études fournies par Monsanto lui-même pour rendre ses conclusions.

Pas d’interdiction en France avant 3 ans

Après la décision européenne, la France a ouvertement affiché son désaccord. Emmanuel Macron a déclaré “avoir demandé au gouvernement de faire interdire l’utilisation du glyphosate en France dès que des alternatives auront été trouvées, et au plus tard dans trois ans”.

Malgré cette bonne volonté apparente, la France fait volte-face et il semble que les élus aient succombé aux pressions des lobbys : en mai dernier, ils ont décidé de ne pas graver dans la loi l’interdiction dans les trois ans du glyphosate.

Les scandales de Monsanto

L’agent orange

Durant la guerre du Vietnam, l’armée américaine s’intéresse à l’herbicide 2,4,5-T de Monsanto, un produit assez puissant pour être utilisé comme une arme chimique. Entre 1965 et 1973, 80 millions de litres de l’herbicide renommé “agent orange” sont déversés au dessus des forêts du pays afin d’y éliminer la végétation et débusquer les combattants du Vietcong.

Pour les habitants et les vétérans, les conséquences sont désastreuses : cancers, malformations congénitales, maladies du système nerveux apparaissent des dizaines années après les évènements. Les géants de l’agrochimie avaient conscience de la dangerosité de l’herbicide depuis les années 1940 lorsque les ouvriers des usines fabricant le produit ont souffert de problèmes de santé.

Dans les années 1990, Monsanto fut condamné à payer $180 millions à un fonds de compensation destiné aux soldats américains, tout en se dédouanant de toute responsabilité.

L’hormone de croissance bovine

Après avoir enquêté sur les dangers d’une hormone de croissance bovine fabriquée par Monsanto, deux journalistes américains de Fox News ont été licenciés. La RBGH, commercialisée sous le nom de Posilac, était fabriquée dans les années 1980 par Monsanto et autorisée aux États-Unis en 1994. Injectée aux vaches, elle permettait d’augmenter la production laitière de 15 à 20%.

Selon les deux enquêteurs, des infections répétées de pis de vaches, fragilités osseuses et malformations de foetus ont poussé les éleveurs à multiplier les traitements aux antibiotiques sur les bêtes. Résultat : des traces d’antibiotiques ont été retrouvées dans le lait.

Le Canada fut le premier pays à refuser la commercialisation du Posilac en 1999, malgré les millions offerts à l’agence gouvernementale Health Canada par Monsanto pour homologuer le produit. En 2000, c’est l’Europe qui interdisait le produit définitivement. Si Monsanto a toujours défendu son hormone de croissance, le Posilac est retiré de la vente en 2008.

La manipulation d’études scientifiques

Afin de continuer à commercialiser le glyphosate, produit controversé et classé comme “cancérogène probable”, Monsanto est prêt à tout, même à intervenir auprès des organismes publics. Le discours du groupe n’a jamais changé en quatre décennies : le glyphosate n’est pas cancérogène.

Ainsi les plus grandes agences réglementaires, telles que l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA), l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) et l’Agence Européenne des Produits Chimiques (ECHA) clament que le produit n’est pas dangereux.

Selon Christopher Portier, ancien directeur de diverses institutions fédérales de recherche américaines et associé de l’ONU, ces agences se fondent sur les données confidentielles fournies par Monsanto, afin de rendre leurs conclusions. Seul scientifique indépendant à avoir pu observer ces données ultra-secrètes, il a déclaré qu’elles faisaient état de problèmes passés inaperçus.

Les « Monsanto papers »

En mars 2017, des milliers de documents appartenant à Monsanto et montrant que le groupe a joué avec la santé publique ont été déclassifiés par la justice américaine. Ce sont les “Monsanto Papers”. Selon ces documents, 3500 américains seraient décédés d’un lymphome non hodgkinien après avoir été exposés au Roundup.

D’après Le Monde, Monsanto pratique des campagnes intenses de “ghostwriting” qui consistent à agir en auteur fantôme : tandis que les employés de Monsanto rédigent des textes et études, de vrais scientifiques sans aucun lien avec ces recherches les signent, donnant alors prestige et crédibilité aux publications.

C’est notamment le cas d’Henry Miller, biologiste à l’université de Stanford et auteur pour le Wall Street Journal et le New York Times : il aurait accepté de signer une publication de Monsanto contre rémunération, à la seule condition qu’on lui fournisse un “brouillon de haute qualité”. Le texte en question sera publié sur le site de Forbes.

Les exemples s’enchaînent et se ressemblent. En 2016, plusieurs articles publiés dans le journal scientifique Critical Reviews in Toxicology ont conclu que le glyphosate n’était pas cancérogène. Là où le bât blesse, c’est que ce sont des consultants commissionnés par Monsanto qui en étaient les auteurs.

A noter : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Alvexo